Bernard Stiegler

Spatialiser le temps du cinéma

L’interactivité, qui s’est considérablement développée partout – dans les gares, pour  retirer des billets, sur internet, qui est un vaste système interactif, avec les jeux vidéos, à travers aussi ce que l’on apppelle parfois l’interactivité à la radio et à la télévision lorsque l’on fait intervenir les téléspectateurs et les auditeurs par téléphone, et aussi, bien sûr, dans le domaine artistique, que ce soit comme appareil critique ou comme œuvre à proprement parler, laquelle tente alors de s’inscrire dans une tradition que l’on pourrait rapporter à Marcel Duchamp, cette interactivité, donc, est selon moi mal nommée.

Elle est mal nommée, et je préfère parler d’action et d’interaction que d’interactivité. L’interactivité n’est qu’un système technique, qui permet de reconstituer quelque chose qui a  été perdu au cours de l’évolution organologique qui, notamment à travers le cinéma, conduisit au XXè siècle à un tournant machinique de la sensibilité mis au service du seul consumérisme : l’activité du destinataire, et tel qu’il n’est précisément pas un consommateur.

Dès lors, la question est de savoir ce qu’il en est d’une telle activité. Lorsque l’on parle d’interactivité, on privilégie une œuvre qui, comme « œuvre ouverte », et ouverte par sa facture même (au sens où l’on parle de facteurs d’instruments), se constitue sur le champ, et si l’on peut dire, sur le tas de la « réception ». Elle s’y constitue par l’interaction même. Par rapport  à cela, je dois  dire que j’ai toujours ressenti une réserve – comme je suis réservé sur l’expression d’« art numérique ». Il n’y a pas d’art numérique : il y a des arts à l’époque des technologies numériques, tout comme il n’y a  pas d’art musical en bois, ou en papier (il y a un art baroque qui conjugue étroitement lutherie et partition).

Je voudrais analyser ici ce qu’il en est des rapports entre ce que j’appellerai la synthèse (du jugement) et l’anayse (du jugement) dans l’activité esthétique du destinataire d’une œuvre. Par là même je voudrais bien sûr réévaluer et revaloriser la figure de l’amateur, et en tracvaillant sur deux côtés de cette figure : celle de l’artiste amateur, et celle de l’amateur d’art.

Je voudrais le faire en supposant que ce que l’on appelle l’œuvre interactive est ce qui confond ces deux figures, mais aussi en posant la question de la possibilité qu’une telle confusion aboutisse à une nouvelle époque  de l’amateur – où les amateurs deviendraient des artistes au sens dde Joseph Beuys (comme sculpteurs du social) et par la critique mêmedevenue collaborative, ce qui est en vérité à l’horizon du programme de recherche de l’IRI, et d’un logiciel comme Lignes de temps.

La question de poserait alors de savoir si le XXè siècle n’aura pas été la préhistoire d’un cinéma qui se réinventerait en totalité à travers les possibilités inouïes ouvertes par la numérisation.


Publications récentes:

1 Économie de l’hypermatériel et politique du psychopouvoir, Mille et une nuits, 2008.

2 Prendre soin 1. De la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008.

3 De la démocratie participative, Mille et une nuits, 2007.

4 La télécratie contre la démocratie, Flammarion, 2006.

5 Réenchanter le monde, Flammarion, 2006.

6 Des pieds et des mains, Bayard, 2006.

7 Mécréance et discrédit 2. Les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés et Mécréance et discrédit 3. L’esprit perdu du capitalisme, Galilée, 2006.

8 Constituer l’Europe 1. Dans un monde sans vergogne et Constituer l’Europe 2. Le motif européen, Galilée, 2005.

9 De la misère symbolique 2. La catastrophe du sensible, Galilée, 2005.

10 Mécréance et discrédit 1. La décadence des démocraties industrielles, Galilée, 2004.

11 Philosopher par accident, avec Elie During, Galilée, 2004.

12 De la misère symbolique 1. L’époque hyperindustrielle, Galilée, 2004.

13 Aimer, s'aimer, nous aimer - du 11 septembre au 21 avril, Galilée, 2003.

14 Passer à l'acte, Galilée, 2003.

15 Échographies de la télévision, avec Jacques Derrida, Galilée, 1996.

16 La technique et le temps, ouvrage en six volumes dont trois sont parus aux éditions Galilée, 1994-2001.


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